Ven­te à emporter (AI)
  • Affai­re de la Cour suprê­me amé­ri­cai­ne : liti­ge con­cer­nant un war­rant pour la resti­tu­ti­on d’e-mails de Micro­soft stockés en Irlande.
  • La Com­mis­si­on euro­pé­en­ne souli­gne la per­ti­nence du RGPD ; le respect du droit étran­ger peut être un “inté­rêt légiti­me” selon l’art.6(1)(f).
  • L’ar­tic­le 48 du RGPD n’empêche pas fon­da­men­ta­le­ment les trans­ferts ; il con­sti­tue un motif d’au­to­ri­sa­ti­on spé­cial à côté des artic­les 45 et suivants.
  • L’art.49(1) auto­ri­se des excep­ti­ons en cas d’in­té­rêt légiti­me prépon­dé­rant et de mesu­res de pro­tec­tion pri­ses pour la trans­mis­si­on des données.

Con­tex­te

Le cas bien con­nu de Micro­soft est actu­el­le­ment devant la Cour suprê­me des États-Unis (voir l’a­per­çu sur la Site web de Micro­soft). Le con­tex­te est un ord­re de remi­se (“War­rant”) d’un tri­bu­nal amé­ri­cain qui a ordon­né à Micro­soft de divul­guer des e‑mails déte­nus par une filia­le de Micro­soft dans un cent­re de don­nées en Irlan­de. Micro­soft s’est oppo­sée au war­rant, argu­ant prin­ci­pa­le­ment du fait qu’il n’e­xi­stait pas de base léga­le pour un war­rant à effet extra­ter­ri­to­ri­al. La pre­miè­re instance a pro­té­gé le war­rant, la deu­xiè­me instance, la US Court of Appeals for the Second Cir­cuit, a don­né rai­son à Micro­soft. En revan­che, le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain s’est adres­sé au Cour suprê­me (voir ci-des­sous pour la chronologie).

Dans le cad­re de la pro­cé­du­re de la Cour suprê­me, de nombreu­ses lett­res d’a­micus curiae ont été reçues, c’est-à-dire des requêtes de tiers qui ne sont pas par­ties à la pro­cé­du­re, mais qui ont un inté­rêt dans l’issue de cel­le-ci. L’u­ne de ces lett­res éma­ne de la Com­mis­si­on européenne.

Lett­re de la Com­mis­si­on euro­pé­en­ne sur l’a­micus curiae

Inté­res­sant dans la per­spec­ti­ve du RGPD, le Lett­re de la Com­mis­si­on euro­pé­en­ne sur l’a­micus curiaedans laquel­le la Com­mis­si­on s’ap­pu­ie sur le RGPD. La Com­mis­si­on ne prend pas posi­ti­on sur l’in­ter­pré­ta­ti­on du droit amé­ri­cain, mais deman­de à la Cour suprê­me de ne pas nég­li­ger le droit euro­pé­en dans sa décis­i­on. Sur le fond, la Com­mis­si­on reti­ent notam­ment les points sui­vants con­cer­nant le RGPD :

  • Le respect du droit étran­ger peut cor­re­spond­re à un “inté­rêt légiti­me” au sens de l’ar­tic­le 6(2)(f) du RGPD.dans la mesu­re où l’in­té­rêt d’é­vi­ter des mesu­res d’exé­cu­ti­on est prépon­dé­rant. Cela est éga­le­ment per­ti­nent pour les ent­re­pri­ses sui­s­ses dont les trai­te­ments sont sou­mis au RGPD, mais qui doi­vent éga­le­ment respec­ter les exi­gen­ces du droit suisse :
    […] Dans le cas pré­sent, en l’ab­sence d’u­ne loi de l’U­ni­on euro­pé­en­ne ou d’un État membre exi­geant le “trai­te­ment” de Micro­soft, soit com­me une obli­ga­ti­on léga­le, soit com­me une tâche accom­plie dans l’in­té­rêt public de l’U­ni­on euro­pé­en­ne ou d’un État membre, id. art. 6(1)(c), (e), le trans­fert pour­rait poten­ti­el­le­ment être qua­li­fié de “néces­saire aux fins des inté­rêts légiti­mes pour­suivis par le con­trô­leur” – à savoir, l’in­té­rêt à ne pas être sou­mis à une action en justi­ce dans un État non membre de l’UE.
  • Après Art. 48 RGPD les juge­ments et les décis­i­ons d’un pays tiers en matiè­re de trans­fert ou de divul­ga­ti­on de don­nées per­son­nel­les ne peu­vent pas être recon­nus ou exé­cu­tés si le trans­fert ou la divul­ga­ti­on sont fon­dés sur un accord inter­na­tio­nal, par exemp­le un accord d’en­trai­de judi­ciai­re. Cela s’ap­pli­que tou­te­fois “wit­hout pre­ju­di­ce to other grounds for trans­fer pur­su­ant to this Chap­ter” (art. 48 ; la ver­si­on alle­man­de de la dis­po­si­ti­on est moins clai­re à cet égard). La divul­ga­ti­on par le desti­na­tai­re d’un juge­ment ou d’u­ne décis­i­on reste donc auto­ri­sée si une des con­di­ti­ons d’ex­cep­ti­on de l’ar­tic­le 49 RGPD est rem­plie. En fin de comp­te, l’ar­tic­le 48 n’est donc pas une nor­me d’in­ter­dic­tion (pas de “blocking sta­tu­te”), mais au con­trai­re un cas par­ti­cu­lier d’au­to­ri­sa­ti­on pour le trans­fert de don­nées per­son­nel­les vers des pays tiersL’art. 45, al. 1, de la loi sur la pro­tec­tion des don­nées, qui s’a­jou­te aux aut­res con­di­ti­ons d’au­to­ri­sa­ti­on des art. 45 ss.
  • L’art. 49(1) RGPD auto­ri­se le trans­fert dans des cas excep­ti­on­nels, lorsqu’il est néces­saire pour “Pré­ser­va­ti­on des inté­rêts légiti­mes impé­rieux du responsable du trai­te­ment”. L’in­té­rêt peut ici aus­si con­si­ster à évi­ter des sanc­tions en ver­tu du droit étran­ger, à con­di­ti­on que l’in­té­rêt prin­ci­pa­le­ment est et des mesu­res de pro­tec­tion sont pri­ses. Les mesu­res de pro­tec­tion pos­si­bles sont les ordon­nan­ces de la juri­dic­tion requé­ran­te ou les règles de pro­tec­tion des don­nées de l’É­tat destinataire :

    Les cir­con­stances per­ti­nen­tes peu­vent inclu­re les garan­ties pro­cé­du­ra­les en ver­tu des­quel­les l’or­don­nan­ce du tri­bu­nal étran­ger a été adop­tée, ain­si que les règles appli­ca­bles en matiè­re de pro­tec­tion des don­nées en vigueur dans le pays tiers.

Chro­no­lo­gie

  • 4 décembre 2013: Preet Bha­ra­ra adop­te un SCA (Stored Com­mu­ni­ca­ti­ons Act) pour le tri­bu­nal de district amé­ri­cain du district sud de New York, SCA)-Search War­rant cont­re Micro­soft. Le war­rant vise les e‑mails d’un comp­te MSN stockés dans un cent­re de don­nées d’u­ne filia­le 100% de Micro­soft en Irlande.

    Cet­te garan­tie s’ap­pli­que aux infor­ma­ti­ons asso­ciées à —@msn.com, qui sont stockées dans des locaux pos­sé­dés, gérés, con­trôlés ou exploi­tés par Micro­soft Cor­po­ra­ti­on, une socié­té dont le siè­ge social est situé à One Micro­soft Way, Red­mond, WA 98052”.

  • 25 avril 2014: Le Juge magi­strat au District Court rejet­te la plain­te de Micro­soft cont­re le war­rant.
  • 6 juin 2014: Micro­soft s’op­po­se devant le District Court à la décis­i­on du Magi­stra­te JudgeIl n’y a pas de base juri­di­que pour un war­rant en dehors du ter­ri­toire des Etats-Unis ; le war­rant est de tou­te façon trop vague ; et il faut recour­ir à la voie de l’en­trai­de judi­ciai­re (MLAT ; Mutu­al Legal Assi­stance Treaty).
  • Juin 2014Plu­sieurs ent­re­pri­ses (dont Veri­zon, AT&T, Apple et Cis­co) se sont asso­ciées dans le cad­re d’un accord de coopé­ra­ti­on. Amicus Curiae-Les don­nées de l’uti­li­sa­teur sont con­for­mes à l’o­pi­ni­on de Microsoft.
  • 8 décembre 2014: Micro­soft sai­sit la Cour d’ap­pel des États-Unis pour le deu­xiè­me cir­cuit, avec une intro­duc­tion du mémoi­re qui vaut la pei­ne d’êt­re lue :

    Ima­gi­nez ce scé­na­rio. Des offi­ci­ers de la poli­ce muni­ci­pa­le loca­le enquêtent sur une fuite pré­su­mée à la pres­se au siè­ge de la Deut­sche Bank à Fran­c­fort, en Alle­ma­gne. Ils uti­li­sent un man­dat pour s’empa­rer d’un paquet de lett­res pri­vées qu’un jour­na­li­ste du New York Times stocke dans une boîte de dépôt sécu­ri­sée dans une suc­cur­sa­le de la Deut­sche Bank USA à Man­hat­tan. La ban­que répond en deman­dant au direc­teur de la suc­cur­sa­le de New York d’ou­vr­ir la boîte du repor­ter avec une clé maîtres­se, de la fouil­ler et de faxer les lett­res pri­vées à la poli­ce municipale.

    Le secré­tai­re d’É­tat amé­ri­cain fume : “Nous som­mes outrés par la décis­i­on de con­tour­ner les pro­cé­du­res for­mel­les exi­stan­tes sur les­quel­les l’U­ni­on euro­pé­en­ne et les États-Unis se sont mis d’ac­cord pour la coopé­ra­ti­on bila­té­ra­le, et de se lan­cer à la place dans des acti­vi­tés extra­ter­ri­to­ria­les d’ap­pli­ca­ti­on de la loi sur le sol amé­ri­cain en vio­la­ti­on du droit inter­na­tio­nal et de nos pro­pres lois sur la vie pri­vée”. La répon­se du minist­re alle­mand des Affai­res étran­gè­res : “Nous n’a­vons pas mené de recher­che extra­ter­ri­to­ria­le – en fait, nous n’a­vons rien recher­ché du tout. Aucun offi­ci­er alle­mand n’a jamais mis les pieds aux États-Unis. La poli­ce muni­ci­pa­le a sim­ple­ment ordon­né à une ent­re­pri­se alle­man­de de pro­dui­re ses pro­pres dos­siers com­mer­ci­aux, qui étai­ent en sa pos­ses­si­on, sous sa gar­de et sous son con­trô­le. Les inté­rêts de la vie pri­vée du repor­ter amé­ri­cain ont été entiè­re­ment pro­té­gés, car la poli­ce muni­ci­pa­le a obte­nu une garan­tie d’un magi­strat neutre”.

    En aucun cas cet­te répon­se ne pour­rait satis­fai­re le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain. Les lett­res que le jour­na­li­ste a dépo­sées dans une boîte de dépôt sécu­ri­sée à Man­hat­tan sont sa cor­re­spond­ance pri­vée, et non les dos­siers com­mer­ci­aux de la ban­que. La sai­sie de cet­te cor­re­spond­ance pri­vée en ver­tu d’un man­dat est une mesu­re d’ap­pli­ca­ti­on de la loi pri­se par un gou­ver­ne­ment étran­ger et exé­cu­tée aux États-Unis, même si elle est effec­tuée par une par­tie pri­vée à laquel­le le gou­ver­ne­ment a con­fié la mis­si­on d’a­gir en son nom.

    Ce cas pré­sen­te une ver­si­on numé­ri­que du même scé­na­rio, mais la chauss­u­re est sur l’aut­re pied.

  • Décembre 2014: à nou­veau, plu­sieurs ent­re­pri­ses sou­ti­en­nent des sou­mis­si­ons en amicus curiae, y com­pris Jan Phil­ipp Albrecht.
  • 9 mars 2015: Preet Bha­ra­ra dépo­se pour le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain une Répon­se au recours à laquel­le Micro­soft a répon­du le 8 avril 2015 répli­que.
  • 14 juil­let 2016: La Court of Appeals se pro­non­ce en faveur de Micro­soft (Artic­le de blog; Juge­ment. Un war­rant en ver­tu des SCA serait plus pro­che d’un war­rant tra­di­ti­on­nel, limi­té au ter­ri­toire des États-Unis, que d’un supoe­na, qui peut éga­le­ment avoir un effet inter­na­tio­nal ; et l’ef­fet du war­rant serait extraterritorial.
  • 23 juin 2017 : Le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain deman­de à la Cour suprê­me des États-Unis de réex­ami­ner l’af­fai­re (“writ of certiorari”).
  • 28 août 2017: Micro­soft s’op­po­se à un réex­amen par la Cour suprê­me.
  • 13 sep­tembre 2017: Le gou­ver­ne­ment amé­ri­cain répli­que cont­re la sai­sie de Microsoft.
  • 11 jan­vier 2018: Micro­soft dupli­que.
  • Déc. 2017/Jan. 2018: Des dizai­nes de lett­res d’a­micus curiae sont déposées.