La Cour de justi­ce des Com­mun­au­tés euro­pé­en­nes avait, dans Rs. C‑526/24 dans l’af­fai­re Bril­len Rott­ler d’éva­luer si une pre­miè­re deman­de d’ac­cès peut être con­sidé­rée com­me „exce­s­si­ve“ au sens de l’ar­tic­le 12, para­gra­phe 5, du RGPD. C’est le cas, et les con­di­ti­ons ne sont même pas très éloi­g­nées de cel­les du droit sui­s­se – le carac­tère con­trai­re à la fina­li­té de la deman­de. Une aut­re que­sti­on con­cer­nait à nou­veau les dom­mages et intérêts.

L’af­fai­re con­cer­nait une deman­de d’in­for­ma­ti­on d’u­ne per­son­ne rési­dant en Autri­che qui s’é­tait inscri­te à une news­let­ter de Bril­len Rott­ler, une ent­re­pri­se d’op­tique en Alle­ma­gne. Moins de deux semain­es plus tard, cet­te per­son­ne a dépo­sé une deman­de de rens­eig­ne­ments que Bril­len Rott­ler a reje­tée com­me étant abu­si­ve. Par la suite, la per­son­ne con­cer­née a con­tin­ué à réclamer des rens­eig­ne­ments et des dom­mages et inté­rêts de 1000 EUR – une démar­che mani­fe­stem­ent sys­té­ma­tique. Dans la pro­cé­du­re sui­van­te, le tri­bu­nal d’ar­ron­dis­se­ment d’Arns­berg a posé huit que­sti­ons pré­ju­di­ciel­les à la CJCE.

Deman­des de rens­eig­ne­ments con­trai­res à la finalité

La CJCE con­fir­me tout d’a­bord que Le carac­tère abu­sif d’u­ne deman­de d’in­for­ma­ti­on ne doit pas être éva­lué uni­quement en fonc­tion du nombre de deman­des La répé­ti­ti­on fré­quen­te de l’ar­tic­le 12, para­gra­phe 5, du RGPD n’est men­ti­onnée qu’à tit­re d’exemple :

26 En out­re, bien qu’il résul­te de l’ar­tic­le 12, para­gra­phe 5, pre­mier ali­néa, deu­xiè­me phra­se, du RGPD que les deman­des peu­vent être exce­s­si­ves „en par­ti­cu­lier en cas de répé­ti­ti­on fré­quen­te“, il n’en demeu­re pas moins qu’il s’a­git là d’un critère d’ap­pré­cia­ti­on. La mul­ti­pli­ca­ti­on des deman­des d’u­ne per­son­ne peut donc être un indi­ce du carac­tère exce­s­sif de cel­les-ci […]. Tou­te­fois, com­me l’a souli­g­né l’a­vo­cat géné­ral […], la répé­ti­ti­on fré­quen­te n’é­tant citée qu’à tit­re d’exemp­le dans cet­te dis­po­si­ti­on, la qua­li­fi­ca­ti­on d’u­ne deman­de d’ac­cès com­me „exce­s­si­ve“ n’e­xi­ge pas que la deman­de en que­sti­on soit néces­saire­ment liée à l’in­tro­duc­tion de plu­sieurs deman­des par la même per­son­ne concernée.

27 Par con­sé­quent, à la lumiè­re d’u­ne inter­pré­ta­ti­on de l’ar­tic­le 12, para­gra­phe 5, du RGPD axée sur le tex­te, il ne peut être exclu qu’u­ne pre­miè­re deman­de d’ac­cès pui­s­se être con­sidé­rée com­me „exce­s­si­ve“ au sens de cet­te disposition.

L’ex­cep­ti­on est à inter­pré­ter de maniè­re rest­ric­ti­ve:

35 Il s’en­su­it qu’il est pos­si­ble de con­sidé­rer qu’u­ne pre­miè­re deman­de d’ac­cès adres­sée au responsable en ver­tu de l’ar­tic­le 15 du RGPD est „exce­s­si­ve“ au sens de l’ar­tic­le 12, para­gra­phe 5, du RGPD. Tou­te­fois, étant don­né que, com­me il res­sort du point 29 du pré­sent arrêt, la noti­on de „deman­des exce­s­si­ves“ doit être inter­pré­tée de maniè­re stric­te, un responsable ne peut invo­quer un tel carac­tère exce­s­sif qu’à tit­re excep­ti­on­nel et les critères per­met­tant de qua­li­fier une pre­miè­re deman­de d’ac­cès d„“excessive” doi­vent être éle­vés, com­me l’in­di­que l’a­vo­cat géné­ral au point 34 de ses con­clu­si­ons. Il con­vi­ent éga­le­ment de noter que, con­for­mé­ment à l’ar­tic­le 12, para­gra­phe 5, deu­xiè­me ali­néa, du RGPD, c’est expres­sé­ment au responsable du trai­te­ment qu’il incom­be d’ap­por­ter la preuve du carac­tère excessif.

Mais même si l’ex­cep­ti­on doit être inter­pré­tée de maniè­re stric­te : le droit de l’U­ni­on con­naît un inter­dic­tion géné­ra­le de l’a­bus de droit:

30 Il res­sort tou­te­fois de la juris­pru­dence de la Cour rela­ti­ve à l’in­ter­pré­ta­ti­on de la noti­on de „deman­des exce­s­si­ves“ figu­rant à l’ar­tic­le 57, para­gra­phe 4, du RGPD, qui est trans­posable à la pré­sen­te affai­re […], que l’ar­tic­le 12, para­gra­phe 5, du RGPD exprime un prin­ci­pe géné­ral du droit de l’U­ni­on selon lequel les par­ti­cu­liers ne peu­vent pas invo­quer les nor­mes du droit de l’U­ni­on de maniè­re frau­du­leu­se ou abu­si­ve […]. En effet, l’ap­pli­ca­ti­on de la régle­men­ta­ti­on de l’U­ni­on ne peut pas aller jus­qu’à pro­té­ger des opé­ra­ti­ons qui ser­vent une fina­li­té abusive […].

L’a­bus de droit sup­po­se alors deux élé­ments – que l’ob­jec­tif régle­men­tai­re du droit d’ac­cès ne serait pas att­eint et la per­son­ne con­cer­née a une inten­ti­on abu­si­ve:

36 En deu­xiè­me lieu, en ce qui con­cer­ne les cir­con­stances dans les­quel­les la pre­miè­re deman­de d’ac­cès de la per­son­ne con­cer­née peut être qua­li­fi­ée d„“excessive” au sens de l’ar­tic­le 12, para­gra­phe 5, du RGPD et, par­tant, con­sti­tuer un abus de droit au sens de la juris­pru­dence citée aux points 23 et 24 ci-des­sus, il con­vi­ent de se réfé­rer à la juris­pru­dence de la Cour. 23 et 30, la preuve d’un com­porte­ment abu­sif requiert deux élé­ments, à savoir, d’u­ne part, un ensem­ble de cir­con­stances objec­ti­ves dont il résul­te que, mal­gré le respect for­mel des con­di­ti­ons pré­vues par la régle­men­ta­ti­on de l’U­ni­on, l’ob­jec­tif de cet­te régle­men­ta­ti­on n’a pas été att­eint et, d’aut­re part, un élé­ment sub­jec­tif con­si­stant dans l’in­ten­ti­on de la per­son­ne con­cer­née de se pro­cu­rer un avan­ta­ge résul­tant de la régle­men­ta­ti­on de l’U­ni­on en créant arti­fi­ci­el­le­ment les con­di­ti­ons de son obten­ti­on. Une tel­le qua­li­fi­ca­ti­on doit en out­re tenir comp­te de tous les faits et cir­con­stances pro­pres à chaque cas […].

Les deman­des qui pour­suivent un but con­trai­re à la pro­tec­tion des don­nées et qui sont fai­tes dans l’in­ten­ti­on de s’en­ri­chir appa­rais­sent notam­ment com­me des abus de droit – la CJCE est ici heu­reu­se­ment pro­che du droit sui­s­se. Le site Objec­tif de pro­tec­tion des don­nées du droit d’ac­cès La CJCE décrit la noti­on de “pro­tec­tion des don­nées” com­me suit, là aus­si en accord avec l’ar­tic­le 25 LPD :

45 […] peut être con­sidé­rée com­me „exce­s­si­ve“ au sens de cet artic­le 12, para­gra­phe 5, si le responsable du trai­te­ment démont­re, au regard de tou­tes les cir­con­stances per­ti­nen­tes du cas d’e­spè­ce, que cet­te deman­de […] n’a pas été fai­te pour prend­re con­sci­ence du trai­te­ment de ces don­nées et en véri­fier la licéi­té afin de pou­voir ensuite pro­té­ger ses droits au tit­re du RGPD, mais dans une inten­ti­on abusive […].

Il y aurait donc abus de droit en par­ti­cu­lier si la deman­de d’ac­cès était adres­sée au responsable sim­ple­ment un piè­ge doit :

45 […] com­me pour cré­er arti­fi­ci­el­le­ment les con­di­ti­ons d’ob­ten­ti­on d’un avan­ta­ge décou­lant du RGPD.

L’ap­pré­cia­ti­on de l’a­bus de droit incom­be au juge du fond. Celui-ci peut tenir comp­te éga­le­ment des infor­ma­ti­ons publi­ques, Les infor­ma­ti­ons sur les motifs de la per­son­ne con­cer­née sont dis­po­ni­bles sur le site web de l’UE :

45 […] Le fait que la per­son­ne con­cer­née ait, selon des infor­ma­ti­ons acce­s­si­bles au public, intro­duit par exemp­le plu­sieurs deman­des d’ac­cès à ses don­nées à carac­tère per­son­nel, sui­vies de deman­des de dom­mages et inté­rêts à l’en­cont­re de dif­fér­ents respons­ables, peut être pris en comp­te pour éta­b­lir une tel­le inten­ti­on abusive.

Dom­mages et inté­rêts pos­si­bles en cas de vio­la­ti­on du droit d’accès

L’ar­tic­le 82, para­gra­phe 1, du RGPD accor­de un droit à répa­ra­ti­on „en rai­son d’u­ne vio­la­ti­on du pré­sent règle­ment“. La CJUE en déduit que ne néces­si­te pas un trai­te­ment illé­gal des don­nées, mais seu­le­ment une vio­la­ti­on du RGPD, par exemp­le du droit d’accès.

48 En ver­tu de l’ar­tic­le 82, para­gra­phe 1, du RGPD, une per­son­ne ayant subi un dom­mage maté­ri­el ou moral „du fait d’u­ne vio­la­ti­on du pré­sent règle­ment“ a le droit d’ob­te­nir du responsable du trai­te­ment répa­ra­ti­on du pré­ju­di­ce subi. Il con­vi­ent de noter que cet­te dis­po­si­ti­on ne fait pas réfé­rence au „trai­te­ment“, de sor­te que le droit à répa­ra­ti­on ne peut pas être limi­té aux dom­mages résul­tant d’un trai­te­ment de don­nées à carac­tère personnel.

[…]

54 Il s’en­su­it que, même en cas de vio­la­ti­on du RGPD n’im­pli­quant pas en tant que tel­le un trai­te­ment de don­nées, la per­son­ne con­cer­née peut invo­quer le droit à répa­ra­ti­on pré­vu à l’ar­tic­le 82 du RGPD.

55 Par con­sé­quent, il con­vi­ent de répond­re aux cin­quiè­me et sixiè­me que­sti­ons que l’ar­tic­le 82, para­gra­phe 1, du RGPD doit être inter­pré­té en ce sens qu’il con­fè­re à la per­son­ne con­cer­née un droit à répa­ra­ti­on du pré­ju­di­ce résul­tant d’u­ne vio­la­ti­on du droit d’ac­cès visé à l’ar­tic­le 15, para­gra­phe 1, du RGPD.

Inter­rup­ti­on du lien de causalité

La CJUE con­fir­me sa juris­pru­dence selon laquel­le la simp­le per­te de con­trô­le des don­nées à carac­tère per­son­nel ou l’in­cer­ti­tu­de quant à leur trai­te­ment peut con­sti­tuer un pré­ju­di­ce moral. Il n’e­xi­ste pas de seuil de mini­mi­sa­ti­on. La per­son­ne con­cer­née doit tou­te­fois démon­trer qu’el­le a effec­ti­ve­ment subi un pré­ju­di­ce et qu’il exi­ste un lien de cau­sa­li­té ent­re la vio­la­ti­on et le pré­ju­di­ce. Ce lien de cau­sa­li­té peut être être inter­rompue par le com­porte­ment de la per­son­ne con­cer­née.

La CJCE trace ici une deu­xiè­me ligne de défen­se cont­re les deman­des d’in­for­ma­ti­on abu­si­ves : une inter­rup­ti­on a lieu, ent­re aut­res, lorsque la per­son­ne con­cer­née a elle-même créé la per­te de con­trô­le ou l’in­cer­ti­tu­de en trans­met­tant des don­nées dans le but de pou­voir fai­re valoir des droits par la suite (donc, pour ain­si dire, une inter­rup­ti­on par fau­te gra­ve de sa part) :

65 Afin de four­nir une répon­se uti­le à la juri­dic­tion de ren­voi, il con­vi­ent enco­re de rap­pe­l­er que le lien de cau­sa­li­té ent­re la vio­la­ti­on allé­guée et le pré­ju­di­ce allé­gué peut être rom­pu par le com­porte­ment de la per­son­ne con­cer­née, pour autant que ce com­porte­ment s’a­vè­re être la cau­se déter­mi­nan­te du pré­ju­di­ce. Un tel acte peut notam­ment con­si­ster en une décis­i­on de la per­son­ne lésée, mais uni­quement dans la mesu­re où cet­te décis­i­on n’é­tait pas con­traignan­te pour elle […].

66 En out­re, il res­sort […] que l’e­xi­stence d’un lien de cau­sa­li­té […] est une con­di­ti­on sine qua non pour obte­nir une indem­ni­sa­ti­on […]. Par con­sé­quent, […] aucu­ne répa­ra­ti­on ne peut être accor­dée à la per­son­ne con­cer­née pour les dom­mages qu’el­le aurait subis du fait de la per­te de con­trô­le de ses don­nées à carac­tère per­son­nel ou de son incer­ti­tu­de quant à l’e­xi­stence d’un trai­te­ment de ces don­nées, lorsque le lien de cau­sa­li­té est rom­pu en rai­son du com­porte­ment de cet­te per­son­ne, par­ce que ladi­te per­te de con­trô­le ou ladi­te incer­ti­tu­de a été pro­vo­quée par la décis­i­on de la per­son­ne con­cer­née, Le responsable du trai­te­ment ne doit pas trans­mett­re ces don­nées au responsable du trai­te­ment dans l’in­ten­ti­on de cré­er arti­fi­ci­el­le­ment les con­di­ti­ons d’ap­pli­ca­ti­on de la pré­sen­te disposition.