Ven­te à emporter (AI)
  • La CJUE déci­de dans l’af­fai­re Brey­er que les adres­ses IP dyna­mi­ques doi­vent être qua­li­fi­ées selon une appro­che relative.
  • Pour les four­nis­seurs, les adres­ses IP ne sont con­sidé­rées com­me des don­nées per­son­nel­les que s’ils dis­po­sent de moy­ens légaux d’i­den­ti­fi­ca­ti­on par le biais d’in­for­ma­ti­ons supplémentaires.
  • La direc­ti­ve 95/46 auto­ri­se éga­le­ment la con­ser­va­ti­on des adres­ses IP à d’aut­res fins, justi­fi­ées au cas par cas, et pas seu­le­ment pour l’exé­cu­ti­on des contrats.
  • La TMG alle­man­de (§15 al.1) est trop stric­te et incom­pa­ti­ble avec la direc­ti­ve ; la Sui­s­se appli­que déjà une appro­che rela­ti­ve (Logi­step).

La CJUE a ren­du aujour­d’hui, 19 octobre 2016, son arrêt dans l’af­fai­re Brey­er c. Alle­ma­gne (affai­re C‑582/14).. La CJCE y affir­me qu’u­ne appro­che rela­ti­ve s’ap­pli­que à la qua­li­fi­ca­ti­on des adres­ses IP dyna­mi­ques, c’est-à-dire que pour le four­nis­seur d’un ser­vice Inter­net, une tel­le adres­se IP n’est une don­née per­son­nel­le que si le four­nis­seur est en mesu­re de déter­mi­ner l’i­den­ti­té du titu­lai­re de la connexion.

L’ar­rêt a été ren­du suite à une sai­si­ne de la Cour fédé­ra­le de justi­ce alle­man­de, qui avait posé les que­sti­ons sui­van­tes à la CJCE (pro­cé­du­re VI ZR 135/13) :

Que­sti­ons de présentation

  1. L’ar­tic­le 2, sous a), de la direc­ti­ve 95/46 doit-il être inter­pré­té en ce sens qu’u­ne adres­se IP qu’un four­nis­seur de ser­vices de médi­as en ligne enre­gist­re dans le cad­re d’un accès à son site Inter­net, pour ce con­sti­tue déjà une don­née à carac­tère per­son­nel lorsque un tiers (en l’oc­cur­rence : le four­nis­seur d’ac­cès) dis­po­se des con­nais­sances sup­p­lé­men­tai­res néces­saires pour iden­ti­fier la per­son­ne concernée ?
  2. L’ar­tic­le 7, sous f), de la direc­ti­ve 95/46 s’op­po­se-t-il à une dis­po­si­ti­on de droit natio­nal selon laquel­le le four­nis­seur de ser­vices de médi­as en ligne ne peut coll­ec­ter et uti­li­ser les don­nées à carac­tère per­son­nel d’un uti­li­sa­teur sans le con­sen­te­ment de celui-ci que dans la mesu­re où cela est néces­saire pour per­mett­re et fac­tu­rer l’uti­li­sa­ti­on con­crè­te du télé­mé­dia par l’uti­li­sa­teur con­cer­né et selon laquel­le l’ob­jec­tif de garan­tir le fonc­tion­ne­ment géné­ral du télé­mé­dia ne peut justi­fier l’uti­li­sa­ti­on au-delà de la fin de l’opé­ra­ti­on d’uti­li­sa­ti­on concernée ?

Nous avons par­lé dans la même affai­re de Pri­se de posi­ti­on du gou­ver­ne­ment fédé­ral alle­mand et sur les Con­clu­si­ons de l’a­vo­cat géné­ral rapporte.

Con­sidé­ra­ti­ons

Situa­ti­on initia­le : con­sidé­ra­ti­ons de la Cour fédé­ra­le de justi­ce sur l’appro­che abso­lue ou relative

La CJCE résu­me com­me suit les indi­ca­ti­ons de la BGH sur la qua­li­fi­ca­ti­on des adres­ses IP dynamiques :

23 La juri­dic­tion de ren­voi expo­se que les adres­ses IP dyna­mi­ques de l’or­di­na­teur de M. Brey­er enre­gi­strées par la Répu­bli­que fédé­ra­le d’Al­le­ma­gne, agis­sant en tant que four­nis­seur de ser­vices de médi­as en ligne, doi­vent être con­sidé­rées, à tout le moins dans le con­tex­te des aut­res don­nées enre­gi­strées dans les fichiers jour­naux, com­me des don­nées indi­vi­du­el­les rela­ti­ves à la situa­ti­on maté­ri­el­le de M. Brey­er, dès lors qu’el­les rens­eig­n­ent sur le fait que celui-ci a con­sul­té cer­tai­nes pages ou cer­ta­ins fichiers sur Inter­net à des moments déterminés.

24 Or, les don­nées ain­si enre­gi­strées ne per­met­tai­ent pas, par elles-mêmes, de dédui­re direc­te­ment l’i­den­ti­té de M. Brey­er. En effet, les explo­itants des sites en cau­se au prin­ci­pal ne pour­rai­ent déter­mi­ner l’i­den­ti­té de M. Brey­er que si le four­nis­seur d’ac­cès à Inter­net de ce der­nier leur trans­met­tait des infor­ma­ti­ons rela­ti­ves à l’i­den­ti­té de cet uti­li­sa­teur.. La qua­li­fi­ca­ti­on de ces don­nées en tant que “don­nées à carac­tère per­son­nel” dépend donc de la que­sti­on de savoir si l’i­den­ti­té de M. Brey­er était identifiable.

25 Il exi­ste une con­tro­ver­se doc­tri­na­le sur la que­sti­on de savoir si, pour déter­mi­ner si une per­son­ne est iden­ti­fia­ble, il faut se baser sur un critère “objec­tif” ou “rela­tif”. L’ap­pli­ca­ti­on d’un critère “objec­tif” aurait pour con­sé­quence que des don­nées tel­les que les adres­ses IP en cau­se au prin­ci­pal pour­rai­ent être con­sidé­rées com­me per­son­nel­les après la con­sul­ta­ti­on des sites con­cer­nés, même si seul un tiers est en mesu­re d’é­ta­b­lir l’i­den­ti­té de la per­son­ne con­cer­née. En l’oc­cur­rence, le tiers serait, en l’e­spè­ce, le four­nis­seur d’ac­cès à Inter­net de M. Brey­er, qui aurait enre­gi­stré des don­nées sup­p­lé­men­tai­res per­met­tant d’i­den­ti­fier M. Brey­er à par­tir des adres­ses IP. Selon un critère “rela­tif”, ces don­nées pour­rai­ent être con­sidé­rées com­me per­son­nel­les pour un orga­nis­me tel que le four­nis­seur d’ac­cès à Inter­net de M. Brey­er, car elles per­met­tent d’i­den­ti­fier pré­cis­é­ment l’uti­li­sa­teur […], alors qu’el­les ne le serai­ent pas pour un aut­re orga­nis­me tel que l’ex­plo­itant des sites Inter­net con­sul­tés par M. Brey­er, car, dans la mesu­re où M. Brey­er n’a pas four­ni d’in­for­ma­ti­ons per­son­nel­les lors de la con­sul­ta­ti­on de ces sites, cet explo­itant ne dis­po­se­rait pas des infor­ma­ti­ons néces­saires pour l’i­den­ti­fier sans effort disproportionné.

Con­sidé­ra­ti­ons de la CJCE sur la qua­li­fi­ca­ti­on de date personnelle

La CJCE se base sur la défi­ni­ti­on léga­le des don­nées per­son­nel­les selon la légis­la­ti­on en vigueur. Direc­ti­ve 95/46 de l’U­ni­on euro­pé­en­ne. Selon cet­te dis­po­si­ti­on, une don­née per­son­nel­le est une infor­ma­ti­on qui se rap­por­te à “une per­son­ne iden­ti­fi­ée ou indi­rec­te­ment iden­ti­fia­ble”. Selon le con­sidé­rant 26 de la direc­ti­ve, “indi­rec­te­ment” signi­fie qu’il faut tenir comp­te de tous les moy­ens qui peu­vent rai­sonnablem­ent être uti­li­sés par le responsable du trai­te­ment ou par un tiers pour iden­ti­fier la per­son­ne concernée.

Pour la que­sti­on qui nous inté­res­se ici, la CJCE en con­clut ce qui suit :

49 Eu égard à l’en­sem­ble des con­sidé­ra­ti­ons qui pré­cè­dent, il y a lieu de répond­re à la pre­miè­re que­sti­on que l’ar­tic­le 2, sous a), de la direc­ti­ve 95/46 doit être inter­pré­té en ce sens qu’un adres­se IP dyna­mi­queLes don­nées per­son­nel­les sont enre­gi­strées par un four­nis­seur de ser­vices de médi­as en ligne lorsqu’u­ne per­son­ne accè­de à un site web que ce four­nis­seur met à la dis­po­si­ti­on du public, con­sti­tue pour le four­nis­seur une don­née à carac­tère per­son­nel au sens de ladi­te dis­po­si­ti­on s’il dis­po­se de moy­ens légaux lui per­met­tant de fai­re iden­ti­fier la per­son­ne con­cer­née sur la base des infor­ma­ti­ons com­plé­men­tai­res dont dis­po­se le four­nis­seur d’ac­cès à Inter­net de cet­te per­son­ne.

Pro memo­ria : En Sui­s­se, la LPD en vigueur pré­voit éga­le­ment une appro­che rela­ti­ve, com­me l’in­di­que le Le TF dans la décis­i­on Logi­step a retenu.

Sur la deu­xiè­me que­sti­on préjudicielle

En ce qui con­cer­ne la deu­xiè­me que­sti­on pré­ju­di­ciel­le, la CJUE con­sta­te que la con­ser­va­ti­on de l’adres­se IP par le four­nis­seur en ver­tu de l’ar­tic­le 7, point f), de la direc­ti­ve n’est pas seu­le­ment auto­ri­sée si elle est néces­saire à l’exé­cu­ti­on du cont­rat avec l’uti­li­sa­teur. Au con­trai­re, d’aut­res objec­tifs peu­vent justi­fier un stocka­ge dans des cas par­ti­cu­liers. Cela exclut § 15 ali­néa 1 TMG ne s’ap­pli­que pas. En ce sens, cet­te régle­men­ta­ti­on est trop stric­te et incom­pa­ti­ble avec la directive.