Ven­te à emporter (AI)
  • Le tri­bu­nal de com­mer­ce de Zurich a déci­dé que la pseud­ony­mi­sa­ti­on avait l’ef­fet d’u­ne anony­mi­sa­ti­on pour les per­son­nes sans clé.
  • C’est la noti­on rela­ti­ve de per­son­ne qui est déter­mi­nan­te : la réfé­rence aux per­son­nes est éva­luée du point de vue du déten­teur des don­nées lors de la com­mu­ni­ca­ti­on au destinataire.
  • Pas de com­mu­ni­ca­ti­on trans­fron­ta­liè­re selon l’art. 6 LPD si le desti­na­tai­re à l’étran­ger ne peut pas éta­b­lir de lien avec la personne.
  • La char­ge de la preuve de la pseud­ony­mi­sa­ti­on incom­be à la ban­que ; une preuve insuf­fi­san­te a con­duit à l’in­ter­dic­tion de liv­rai­son mal­gré les suc­cès maté­ri­els par­tiels de la banque.

Le tri­bu­nal de com­mer­ce de Zurich a ren­du un juge­ment en Arrêt HG190107‑O du 4 mai 2021 a déci­dé qu’u­ne pseud­ony­mi­sa­ti­on a l’ef­fet d’u­ne anony­mi­sa­ti­on pour celui qui ne peut pas attri­buer les don­nées pseud­ony­mi­sées à une per­son­ne déterminée. 

Le con­tex­te était un pro­jet de trans­mis­si­on de don­nées per­son­nel­les par la défen­der­es­se, une ban­que gene­voi­se, au DOJ amé­ri­cain sur la base d’un accord de non-procès. Il s’a­gis­sait de don­nées figu­rant sur la liste “II.D.2” (liste Lea­ver ; une expli­ca­ti­on se trouve par exemp­le dans l’ar­rêt 4A_365/2017). Le liti­ge por­tait prin­ci­pa­le­ment sur la que­sti­on de savoir si les don­nées à four­nir avai­ent un lien avec des per­son­nes. La ban­que a défen­du le point de vue selon lequel ces don­nées étai­ent anony­mi­sées ou pseud­ony­mi­sées et n’é­tai­ent donc pas des don­nées personnelles.

Le TF s’est d’a­bord basé sur l’appro­che rela­ti­ve pour déter­mi­ner le lien avec la per­son­ne : C’est l’op­tique du déten­teur d’u­ne don­née qui est déter­mi­nan­te, et cel­le du desti­na­tai­re dans le cas d’u­ne com­mu­ni­ca­ti­on. Il en a déduit que la pseud­ony­mi­sa­ti­on des don­nées agit com­me une anony­mi­sa­ti­on pour celui qui ne peut pas les attri­buer à une per­son­ne déter­mi­née (E. 3.2.3) :

Pour tous ceux qui ont accès à la clé, les don­nées per­son­nel­les pseud­ony­mi­sées restent des don­nées per­son­nel­les au sens de la LPD. Pour les per­son­nes qui n’ont pas accès à la clé et qui ne dis­po­sent pas non plus d’aut­res con­nais­sances per­met­tant d’at­tri­buer à nou­veau les don­nées à une per­son­ne déter­mi­née, les don­nées per­son­nel­les pseud­ony­mi­sées ne con­sti­tu­ent en revan­che plus des don­nées personnelles.

C’est vrai, mais cela ne va pas de soi, et cela cont­re­dit un con­sidé­rant du TF dans le Décis­i­on de Logi­step. Dans cet­te affai­re, le TF avait con­sta­té que lors de la com­mu­ni­ca­ti­on de don­nées imper­son­nel­les à un desti­na­tai­re qui peut les attri­buer à une per­son­ne, non seu­le­ment le desti­na­tai­re est sou­mis à la LPD (dans l’af­fai­re Logi­step, le titu­lai­re des droits qui obte­nait de Logi­step des adres­ses IP pro­venant de réseaux P2P), mais aus­si l’ex­pé­di­teur (Logi­step) :

3.4 La que­sti­on de savoir si une infor­ma­ti­on peut être mise en rela­ti­on avec une per­son­ne sur la base d’in­di­ca­ti­ons sup­p­lé­men­tai­res, et donc si l’in­for­ma­ti­on se rap­por­te à une per­son­ne iden­ti­fia­ble (artic­le 3, lett­re a LPD), s’ap­pré­cie du point de vue du déten­teur respec­tif de l’in­for­ma­ti­on […]. Dans le cas de la trans­mis­si­on d’in­for­ma­ti­ons, il suf­fit que le desti­na­tai­re soit en mesu­re d’i­den­ti­fier la per­son­ne con­cer­née. […] Si tel est le cas […], la loi sur la pro­tec­tion des don­nées s’ap­pli­que éga­le­ment à l’in­ti­mée elle-même.. En déci­der autre­ment revi­en­drait à n’ap­pli­quer la loi sur la pro­tec­tion des don­nées qu’aux desti­na­tai­res indi­vi­du­els, et non à la per­son­ne qui coll­ec­te et dif­fu­se les don­nées en que­sti­on. Cela irait à l’en­cont­re de l’ob­jec­tif de la loi.

Cet­te con­sidé­ra­ti­on était mani­fe­stem­ent ori­en­tée vers le résul­tat et erro­n­ée, car elle cont­re­dit l’appro­che rela­ti­ve de la noti­on de don­nées per­son­nel­les. Le HGer ZH s’est main­tenant oppo­sé à cet­te con­cep­ti­on ; impli­ci­te­ment, mais clai­re­ment. En effet, lorsque le TF dit que les don­nées pseud­ony­mi­sées ne sont pas des don­nées per­son­nel­les “pour les per­son­nes qui n’ont pas accès à la clé et qui ne dis­po­sent pas non plus d’aut­res con­nais­sances pour pou­voir réat­tri­buer les don­nées à une per­son­ne déter­mi­née”, cela signi­fie, pour la décis­i­on Logi­step, que les adres­ses IP ne pou­vai­ent pas être elles-mêmes des don­nées per­son­nel­les pour Logistep.

La décis­i­on du TF ZH est d’u­ne gran­de importance pra­tiqueLorsqu’un méde­cin trans­met un échan­til­lon de sang codé à l’ai­de d’un code-bar­res à un labo­ra­toire aux Etats-Unis, il ne s’a­git pas d’u­ne com­mu­ni­ca­ti­on de don­nées à l’étran­ger ; lorsqu’u­ne ban­que trans­met des don­nées de tran­sac­tion pseud­ony­mi­sées à un pre­sta­tai­re de ser­vices en vue de leur ana­ly­se ou de leur enri­chis­se­ment, il ne s’a­git ni d’u­ne com­mu­ni­ca­ti­on de don­nées ni d’un trai­te­ment de com­man­de (ce qui ne signi­fie évi­dem­ment pas qu’un cont­rat ana­lo­gue ne dev­rait pas être con­clu, mais une omis­si­on ne pour­rait par exemp­le pas con­dui­re à une punis­sa­bi­li­té selon l’art. 61, let. b, LPD révi­sée). Le tri­bu­nal de gran­de instance de ZH con­sta­te éga­le­ment expres­sé­ment que

Lorsque des don­nées per­son­nel­les sont ren­dues anony­mes ou pseud­ony­mi­sées avant d’êt­re com­mu­ni­quées à l’étran­ger de tel­le sor­te que leur desti­na­tai­re à l’étran­ger ne pui­s­se plus éta­b­lir de lien avec la per­son­ne, il s’a­git éga­le­ment d’u­ne vio­la­ti­on de la sphè­re pri­vée. pas de com­mu­ni­ca­ti­on trans­fron­ta­liè­re de don­nées per­son­nel­les au sens de l’ar­tic­le 6 LPD.

Com­me nous l’a­vons dit, c’est cor­rect par­ce que cela découle obli­ga­toire­ment de l’appro­che rela­ti­ve de la noti­on de don­nées per­son­nel­les, mais c’est cou­ra­ge­ux – peut-être plus cou­ra­ge­ux que ce que l’on pour­rait attendre d’u­ne auto­ri­té de con­trô­le de la pro­tec­tion des don­nées étran­gè­re, même si le résul­tat doit être le même sous le RGPD.

Le TF con­sta­te en out­re que la Char­ge de la preuve pour la pseud­ony­mi­sa­ti­on des don­nées, qui avai­ent en prin­ci­pe un lien avec des per­son­nes, incom­be à la ban­que. Le tri­bu­nal com­prend ici un cer­tain pro­blè­me de preuve pour la ban­que (com­ment prou­ver que le DOJ n’a pas la pos­si­bi­li­té d’at­tri­buer les don­nées ?), mais ne lui a pas pour autant reti­ré la preuve, d’autant plus que la ban­que n’a pas suf­fi­sam­ment exami­né les argu­ments des plaignants con­cer­nant une éven­tu­el­le iden­ti­fi­ca­ti­on, notam­ment le ris­que d’u­ne iden­ti­fi­ca­ti­on via une pro­cé­du­re d’en­trai­de admi­ni­stra­ti­ve ou judiciaire.

En fin de comp­te, le TF a donc inter­dit à la ban­que de four­nir des don­nées, même s’il lui a don­né rai­son sur le point essen­tiel du droit matériel.