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  • Les dif­fi­cul­tés d’ap­pli­ca­ti­on sont prin­ci­pa­le­ment dues au prin­ci­pe de ter­ri­to­ri­a­li­té et au stocka­ge trans­fron­ta­lier des don­nées, et non pas à des sanc­tions trop faibles.
  • Le Con­seil fédé­ral obser­ve les évo­lu­ti­ons, pri­vilé­gie les adap­t­ati­ons juri­di­ques ciblées (p. ex. révi­si­on de la LPD) plutôt que les pro­po­si­ti­ons de loi géné­ra­le­ment inapplicables.

Inter­pel­la­ti­on Schwa­ab (17.3277) : Les sanc­tions juri­di­ques actu­el­les per­met­tent-elles de maîtri­ser les géants de l’Internet ?

Tex­te soumis

Je pose les que­sti­ons sui­van­tes au Con­seil fédéral :

  1. Quel­les sanc­tions juri­di­ques ont été pri­ses à ce jour en Sui­s­se cont­re des mul­ti­na­tio­na­les de l’In­ter­net basées à l’étran­ger, tel­les que Goog­le, Face­book, Apple, Twit­ter, Yahoo, Ama­zon, Uber ou AirBnB ?
  2. Ces décis­i­ons ont-elles été accep­tées par les ent­re­pri­ses concernées ?
  3. L’ar­se­nal juri­di­que actuel de la Sui­s­se est-il suf­fi­sant pour avoir un effet dissua­sif sur ces ent­re­pri­ses qui sont très for­te­ment capi­ta­li­sées, réa­li­sent des béné­fices énor­mes et dis­po­sent de liqui­di­tés très importan­tes ? Si ce n’est pas le cas, que comp­te fai­re le Con­seil fédéral ?
  4. En par­ti­cu­lier, des sanc­tions ont-elles été pro­non­cées par des tri­bu­naux sui­s­ses cont­re des mul­ti­na­tio­na­les de l’In­ter­net sur la base de l’ar­tic­le 292 du Code pénal ?
  5. Le Con­seil fédé­ral est-il d’a­vis que le mon­tant maxi­mal pré­vu pour une amen­de selon l’ar­tic­le 292 CP peut avoir un effet dissua­sif sur les ent­re­pri­ses tel­les que cel­les visées par la que­sti­on 3 ? Si ce n’est pas le cas, que comp­te fai­re le Con­seil fédéral ?
  6. En par­ti­cu­lier, des mesu­res pré­ven­ti­ves ont-elles été pri­ses à l’en­cont­re des mul­ti­na­tio­na­les de l’In­ter­net ? Si oui, ont-elles été respectées ?
  7. Le Con­seil fédé­ral est-il d’a­vis que l’in­stru­ment des mesu­res pro­vi­si­on­nel­les a un effet suf­fi­sam­ment dissua­sif sur les mul­ti­na­tio­na­les de l’In­ter­net tel­les que cel­les visées à la que­sti­on 3 ? Si ce n’est pas le cas, que comp­te fai­re le Con­seil fédéral ?
  8. Com­ment le Con­seil fédé­ral éva­lue-t-il le ris­que que de gran­des ent­re­pri­ses acti­ves sur Inter­net vio­lent le droit sui­s­se sans cra­ind­re de con­sé­quen­ces, par­ce qu’el­les ont leur siè­ge à l’étran­ger et par­ce que les sanc­tions dont dis­po­se aujour­d’hui not­re droit ne peu­vent pas avoir un effet suf­fi­sam­ment dissua­sif sur ces ent­re­pri­ses comp­te tenu de leur situa­ti­on financière ?
  9. Le Con­seil fédé­ral pré­voit-il de ren­forcer les sanc­tions cont­re les vio­la­ti­ons du droit sur Inter­net dans la direc­tion pri­se actu­el­le­ment par l’Al­le­ma­gne, notam­ment en ce qui con­cer­ne la répres­si­on des com­men­tai­res hai­neux sur Internet ?

Justi­fi­ca­ti­on

Les cas de vio­la­ti­on fla­gran­te du droit sui­s­se par des géants de l’In­ter­net ayant leur siè­ge à l’étran­ger se mul­ti­pli­ent. Sou­vent, ces ent­re­pri­ses dis­po­sent de moy­ens finan­ciers si importants que les sanc­tions pré­vues par le droit sui­s­se actuel pour vio­la­ti­on du droit ou non-respect des décis­i­ons des auto­ri­tés n’ont pas le moind­re effet dissua­sif. Il faut pour­tant évi­ter qu’In­ter­net ne devi­en­ne – ou, pire enco­re, ne reste – une zone de non-droit où règ­ne l’im­pu­ni­té pour cer­ta­ins acteurs très importants et très puissants.

Avis du Con­seil fédéral

Les nou­vel­les que­sti­ons et les défis juri­di­ques qui en décou­lent en rap­port avec les ser­vices sur Inter­net ne sont pas prin­ci­pa­le­ment de natu­re péna­le, mais con­cer­nent au moins autant des que­sti­ons de droit civil que de droit admi­ni­stra­tif. Ain­si, la célèb­re affai­re “Goog­le Street View” (BGE 138 II 346), il s’a­git d’u­ne que­sti­on rele­vant du droit de la pro­tec­tion des données.

Sou­vent, on ne sait pas d’em­blée com­ment régle­men­ter les nou­veaux phé­nomè­nes sur Inter­net ou dans quel­le mesu­re les règles exi­stan­tes dans le mon­de ana­lo­gi­que doi­vent éga­le­ment s’ap­pli­quer aux nou­veaux ser­vices numé­ri­ques. Ces points doi­vent être cla­ri­fi­és avant que ne se posent les que­sti­ons de l’ap­pli­ca­ti­on ou de la sanc­tion des com­porte­ments fautifs.

Que­sti­ons 1 et 2

Le Con­seil fédé­ral ne dis­po­se pas d’in­for­ma­ti­ons com­plè­tes sur les pro­cé­du­res judi­ciai­res, les inter­ven­ti­ons ou les mesu­res pri­ses à l’en­cont­re des ent­re­pri­ses men­ti­onnées, ni sur la que­sti­on de l’ac­cep­t­ati­on des éven­tu­el­les décis­i­ons. Cepen­dant, pra­ti­quement tou­tes ces ent­re­pri­ses ont déjà fait l’ob­jet ou ont été par­ties à une pro­cé­du­re judi­ciai­re en Sui­s­se, y com­pris devant le Tri­bu­nal fédéral.

Sur la base de l’expé­ri­ence acqui­se – qui ne repo­se pas sur des infor­ma­ti­ons coll­ec­tées de maniè­re sys­té­ma­tique -, il est pos­si­ble d’é­ta­b­lir un lien ent­re l’uti­li­sa­ti­on de l’ar­gent et le déve­lo­p­pe­ment de l’é­co­no­mie.Le Con­seil fédé­ral ne peut pas dire que les ent­re­pri­ses men­ti­onnées par l’au­teur de l’in­ter­pel­la­ti­on ne respec­tent pas les règles en vigueur en Sui­s­se et n’ac­cept­ent pas les décis­i­ons.. Ain­si, les infor­ma­ti­ons con­te­nues dans l’ar­rêt “Goog­le Street View” (BGE 138 II 346) ont été mises en œuvre, pour autant que l’on pui­s­se en juger.

Que­sti­on 3

En l’é­tat actuel des con­nais­sances, les dif­fi­cul­tés pra­ti­ques liées à l’ap­pli­ca­ti­on du droit ne sont pas prin­ci­pa­le­ment un pro­blè­me de niveau de sanc­tion ou d’ab­sence de dissua­si­on. Étant don­né que les ser­vices sur Inter­net sont sou­vent de natu­re trans­fron­ta­liè­re, il n’y a pas d’ap­pli­ca­ti­on de la loi sur la pro­tec­tion des don­nées. Prin­ci­pe de ter­ri­to­ri­a­li­té sou­vent un point d’an­cra­ge pour régle­men­ter ou sanc­tion­ner cer­ta­ins phé­nomè­nes dans le droit natio­nal. La situa­ti­on est enco­re com­pli­quée par le fait que les auto­ri­tés sui­s­ses ne peu­vent accé­der qu’au moy­en de l’en­trai­de judi­ciai­re à des don­nées stockées à l’étran­ger et aux­quel­les les acteurs opé­rant en Sui­s­se n’ont pas direc­te­ment accès (BGE 141 IV 108; BGE 143 IV 21).

Que­sti­ons 4 et 5

Le Con­seil fédé­ral ne sait pas si les décis­i­ons ren­dues en ver­tu de l’ar­tic­le 292 CP ont joué un rôle par­ti­cu­lier dans les pro­cé­du­res enga­gées cont­re des mul­ti­na­tio­na­les de l’Internet.

La dés­o­bé­is­sance à une décis­i­on offi­ci­el­le (art. 292 CP) con­sti­tue une con­tra­ven­ti­on (amen­de jus­qu’à CHF 10’000. – ). La nor­me péna­le s’adres­se aux per­son­nes phy­si­ques et non aux ent­re­pri­ses. Si la décis­i­on s’adres­se à une ent­re­pri­se, la punis­sa­bi­li­té con­cer­ne prin­ci­pa­le­ment les per­son­nes de la direc­tion (art. 29 CP). Com­me la pei­ne encou­rue sem­ble ponc­tu­el­le­ment trop fai­ble, il exi­ste dans cer­tai­nes lois admi­ni­stra­ti­ves des dis­po­si­ti­ons péna­les pré­voyant une pei­ne plus éle­vée (p. ex. art. 48 de la loi sur la sur­veil­lan­ce des mar­chés finan­ciers). Com­me nous l’a­vons déjà expli­qué dans la répon­se à la que­sti­on 3, les dif­fi­cul­tés ren­con­trées dans la régle­men­ta­ti­on juri­di­que des ser­vices Inter­net ne sont tou­te­fois pas dues en pre­mier lieu à des sanc­tions trop fai­bles ou à un effet dissua­sif trop faible.

Que­sti­ons 6 et 7

Les mesu­res pro­vi­so­i­res visent en pre­mier lieu à main­te­nir ou à réta­b­lir une situa­ti­on exi­stan­te et à empêcher qu’un fait accom­pli ne soit créé au détri­ment d’u­ne par­tie pen­dant une pro­cé­du­re en cours. En droit civil, de tel­les mesu­res peu­vent éga­le­ment être ordon­nées en Sui­s­se à l’en­cont­re d’entre­pri­ses Inter­net mul­ti­na­tio­na­les, pour autant que les tri­bu­naux sui­s­ses soi­ent com­pé­tents. C’est le cas lorsqu’ils sont com­pé­tents pour l’af­fai­re prin­ci­pa­le ou lorsque la mesu­re doit être exé­cu­tée en Sui­s­se. L’ap­pli­ca­bi­li­té des mesu­res à l’étran­ger dépend du droit con­ven­ti­on­nel ou du droit étran­ger (cf. rap­port du Con­seil fédé­ral “La responsa­bi­li­té civi­le des four­nis­seurs d’ac­cès” du 11 décembre 2015, ch. 6.2.5).

Le Con­seil fédé­ral n’a pas con­nais­sance du fait que, dans la mesu­re où les tri­bu­naux sui­s­ses étai­ent com­pé­tents, les mul­ti­na­tio­na­les de l’In­ter­net n’au­rai­ent régu­liè­re­ment pas respec­té les mesu­res pro­vi­si­on­nel­les prises.

Que­sti­ons 8 et 9

Le ris­que exi­ste en prin­ci­pe que des ent­re­pri­ses Inter­net acti­ves au niveau inter­na­tio­nal ne soi­ent pas cou­ver­tes ponc­tu­el­le­ment par le droit sui­s­se. Lorsque c’est le cas, ce n’est géné­ra­le­ment pas la con­sé­quence d’u­ne sanc­tion trop fai­ble, mais plutôt du fait que, en rai­son de l’ab­sence d’un droit d’au­teur, il n’est pas pos­si­ble d’ob­te­nir des infor­ma­ti­ons sur l’entre­pri­se. Prin­ci­pe de ter­ri­to­ri­a­li­té le droit sui­s­se n’est pas appli­ca­ble ou ne peut pas être appliqué.

Le Con­seil fédé­ral suit de près l’é­vo­lu­ti­on d’In­ter­net et a déjà pris posi­ti­on à plu­sieurs repri­ses sur les défis juri­di­ques qu’il pose (Base léga­le pour les médi­as soci­aux, rap­port du Con­seil fédé­ral du 9 octobre 2013 en répon­se au postu­lat Amherd 11.3912 ; Base léga­le pour les médi­as soci­aux : Nou­vel état des lieux. Rap­port du Con­seil fédé­ral du 10 mai 2017 faisant suite au rap­port du postu­lat Amherd 11.3912 “Base léga­le pour les médi­as soci­aux” ; rap­port du Con­seil fédé­ral “La responsa­bi­li­té civi­le des four­nis­seurs d’ac­cès” du 11 décembre 2015). Ce faisant, il recher­che des solu­ti­ons appro­priées, mais renon­ce à pro­po­ser l’ad­op­ti­on de lois qui ne peu­vent pas être appli­quées fau­te de com­pé­tence. Par­al­lè­le­ment, il pro­po­se des adap­t­ati­ons juri­di­ques ponc­tu­el­les qui règ­lent éga­le­ment des que­sti­ons liées à l’In­ter­net. Ain­si, il pré­s­en­te­ra pro­chai­ne­ment un mes­sa­ge pour une révi­si­on de la loi sur la pro­tec­tion des don­nées. Il s’a­gi­ra éga­le­ment de déter­mi­ner quel­les sont les sanc­tions adé­qua­tes en cas de vio­la­ti­on des règles correspondantes.